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La Fontaine "Les Membres et l'Estomac"

Lecture analytique "Les Membres et l'Estomac", Jean de La Fontaine, 1668

 

Introduction:

Si de nombreuses fables de La Fontaine, directement inspirées de l'Antiquité ont une portée universelle et intemporelle, certaines, à visée plus politique ou sociale, semblent davantage ancrées dans le XVII°. C'est le cas de cette seconde fable du livre III intitulée "Les Membres et l'Estomac", publiée en 1668. Cette réécriture du texte d'Esope "Le ventre et les pieds" s'inscrit en effet dans le contexte du règne de Louis XIV et propose une réflexion sur la royauté.

 

Problématique/ annonce du plan:

Il s'agira de comprendre comment cette fable, par une construction complexe et par la mise en œuvre d'un jeu de miroirs, se fait miroir du Prince.

Nous nous intéresserons initialement à la construction complexe de cet apologue atypique avant d'analyser comment cette fable en trompe-l’œil opère comme un appel au roi.

 

I - Une fable atypique:

Cette fable peut surprendre le lecteur à plus d'un titre, notamment parce qu'elle rompt avec le monde animal ou végétal et met en scène des organes. Mais force est aussi de constater que sa structure est travaillée et complexe. Le récit de l'anecdote se trouve par exemple redoublé.

 

A - Une construction complexe:

La Fontaine ne se contente pas d'associer un corps et une âme. La structure de la fable est particulièrement travaillée.

- v 1 à 4: entrée en matière qui annonce la teneur politique de la fable: présence du terme "royauté" mis en relief à la rime dès le v 1. Ces vers annoncent également le système analogique au centre de la fable. Cette analogie est signifiée par l'expression "en est l'image". Il s'agit d'associer l'Estomac à la royauté. La Fontaine reprend ici la théorie du corps de l'Etat: conception de l'Etat comme d'un grand corps dont chacun des sujets est un membre. Conception  organiciste de la nation.

Cette entrée en matière comporte également une intervention du fabuliste: présence du pronom "Je" à l'entame du poème. Ainsi la fable s'ouvre sur des propos critiques, métapoétiques: place de cette fable dans l'organisation du recueil.

- v 5 à 20: récit, anecdote de la mutinerie des Membres contre l'Estomac. Le glissement au récit est permis par l'expression "Messer Gaster", empruntée à Rabelais, qui personnifie l'Estomac, non sans humour. Chaque membre se trouve également personnifié: "les bras d'agir" "se repentirent" + membres doués de parole. Comme à son habitude, La Fontaine dramatise son récit en recourant au discours direct, au présent de narration (ex: "cessent" v 14). La Fontaine fait ici une allusion à l'épisode de la Fronde: trubles qui éclatèrent en France entre 1648 et 1653: les différents acteurs sociaux s'unissent contre l'absolutisme monarchique. La bourgeoisie et le peuple protestent contre l'accroissement de la pression sociale et fiscale. Les nobles n'acceptent plus leur éviction du pouvoir. Les provinces se soulèvent contre le pouvoir central.

- v 21 à 23: première forme de morale intégrée au récit. Les mutins tirent eux-mêmes une leçon de leur attitude. Ils analysent les conséquences de leur rébellion. V 21 le verbe "virent" est mis en relief à la rime. Il prend le sens de comprendre aussi.

- v 24 à 32: cette leçon est reprise à son compte par le fabuliste qui l'amplifie. Elle s'étend en effet sur 8 vers. L'expression "Ceci peut s'appliquer à" introduit une généralisation mais aussi la lecture allégorique que propose La Fontaine: allégorie du royaume de France. Il oriente le lecteur vers une lecture politique ainsi qu'en témoigne la présence de termes comme "grandeur royale" ou "Etat"?

- v 33 à 44 La Fontaine rebondit alors et propose un exemple historique assez inattendu après cette double morale. Cet exemple est l'occasion d'un second récit qui vient redoubler le premier. Même thématique.

La proposition au v 33 "Ménénius le sut bien dire" introduit une PROSOPOPEE: figure qui consiste à faire parler un être absent, imaginaire, abstrait ou disparu. Elle permet souvent de donner la parole à une autorité (argument d'autorité) ou à une valeur (ex la nature, la liberté).

Ménénius est un homme politique Romain, consul en 503 avt JC. Mais c'est un homme politique qui se fait ici CONTEUR d'une fable (allusion sans doute au texte d'Esope): il a manifestement raconté la fable de l'estomac à la plèbe ("la commune" v 34) pour l'inciter à assurer sa fonction au sein de la cité.

La fable est ainsi ce qui ramène l'ordre dans le corps, ce qui le guérit. Nous avons donc une mise en abyme de la fable destinée à signifier le pouvoir des fables.

Cette fable présente donc une structure "à tiroir".

 

B - Des niveaux de lecture entremêlés:

- deux thématiques fondamentales se voient ainsi tissées:

Fil de trame = thématique politique qui défile tout au long du texte. Réflexion sur la royauté et sur le concept du corps de l'Etat.

Fil en apparence secondaire : thématique littéraire, lecture métapoétique, réflexion sur le pouvoir des fables et fonction de la fable dans le contexte politique.

Par ailleurs La Fontaine confronte deux périodes historiques très distinctes : la France du XVII° avec allusion à la Fronde (image des Membres qui se désolidarisent et qui veulent "vivre en gentilhomme" v 7) et la Rome antique (Ménénius, mention du sénat). Ces deux périodes quoiqu'éloignées dans le temps présentent des similitudes: même crise du corps de l'Etat.

A cela s'ajoute la dimension allégorique.

En France comme à Rome et comme dans l'anecdote, la situation est marquée par une rupture des éléments entre eux, justifiée par un sentiment d'injustice. Mais à Rome, la fable empêche précisément cette sécession d'aboutir.

 

Nous pouvons donc nous demander si cette fable ne s'organise pas sur le mode du trompe-l’œil.

 

II - Du trompe-l’œil au "miroir du prince":

 

A -  Un éloge paradoxal de la royauté:

 

A la première lecture, cette fable semble en effet relever de la poésie encomiastique: poésie qui fait l'éloge d'un grand de ce monde, de ses actions.

- le v 5 énonce une vérité (présent gnomique) et présente l'Estomac comme un organe clé, central, ce qui évoque le pouvoir central, la monarchie absolue.

- or l'Estomac est une représentation, une figuration de la "grandeur royale" mentionnée au v24 dans le système analogique mis en œuvre par La Fontaine.

- le fabuliste semble condamner la mutinerie des membres puisqu'il insiste sur ses effets pervers et démontre les conséquences négatives de leurs actes: dans le 1er récit la mutinerie se retourne contre le peuple.

v 17 "ce leur fut une erreur".

A cela s'ajoute le recours au registre pathétique pour signifier les souffrances et les malheurs ainsi générés: lexique de la maladie: v 18 "tombèrent en langueur" / v 19 "plus de nouveau sang", v 20 "souffrit" "les forces se perdirent" . Il s'agit d'une attitude mortifère démontrée par la vision d'une nation exsangue.

- à l'inverse, "la grandeur royale" se voit valorisée notamment par la succession des verbes d'action qui permet de souligner son activité: idée d'échange v 25, idée de don v 27 à 30.

- par ailleurs les v 1 et 2 rappellent la coutume des dédicaces aux grands, et particulièrement au Roi, et semblent présenter la fable comme un acte de soumission au roi.

Or il faut garder à l'esprit les relations difficiles de La Fontaine avec Louis XIV: longue hostilité du roi qui lui reprocher sa liberté d'esprit et son amitié pour Fouquet. La Fontaine lui cherche longuement à entrer en grâce justement.

 

Pourtant le propos ne verse pas dans une simple apologie du roi. Par cette structure complexe, le fabuliste invite à une lecture plus subtile.

- le "Je devais" au v1 est un aveu de ce qu'il n'a pas fait. On peut y voir un manque de respect.

- v 3 : nuance le propos avec l'expression "d'un certain côté": l'expression suppose l'existence d'un autre côté, d'un revers de la médaille peut-être, implicitement présent dans l'esprit du fabuliste et du lecteur averti. La forte censure qui marque le règne de Louis XIV nécessite certains détours !

- le discours direct des Membres comporte une dimension critique, accusatrice: la mutinerie, d'un autre côté n'était peut-être pas infondée.

cf. comparaison "comme des bêtes de somme": suggère combien Messer Gaster exploite ses sujets. Animalisation critique qui suppose une déshumanisation des sujets.

Registre pathétique aussi: v 10 "Nous suons, nous peinons"

La Fontaine développe peu les maux et le mauvais traitement dans ce premier récit mais ils trouvent un écho et une amplification dans l'évocation de Ménénius.

- enfin le roi n'est pas directement mentionné. C'est à la grandeur royale, soit à la fonction que La Fontaine rend hommage et non à la personne de Louis XIV.

 

Le fabuliste signifie son respect pour la monarchie, mais démontre la nécessaire interdépendance entre les différents membres du corps social: le roi et ses sujets. Cette idée est reprise par Ménénius au v 42 "Qu'ils étaient aux membres semblables".

Cette égalité s'accompagne alors aussi de la dénonciation de certains abus: "qu'il avait tout l'empire".

Il ne s'agit pas pour l'estomac de tout confisquer, à son propre profit notamment, et d'affamer et d'user les membres.

Se pose alors la question de la part du fabuliste dans le fonctionnement de ce Corps.

 

B - Quelle est la part du fabuliste?

La Fontaine étant lui-même un membre de ce vaste corps de l'Etat, il précise ici indirectement, implicitement le rôle du fabuliste.

Il recourt pour ce faire au procédé de la mise en abyme avec l'insertion d'une fable seconde dans le récit concernant Ménénius.

L'anecdote, outre le redoublement du récit et de la démonstration, invite en effet à réfléchir sur le pouvoir et sur la fonction des fables.

La fable, par le biais du récit, se fait miroir de la situation politique et miroir des interrogations humaines.

La dramatisation du récit et l'allégorisation permettent au fabuliste de proposer une petite comédie, poétique certes, mais aussi politique, qui donne à voir la grande comédie du monde et particulièrement de la France en ce XVII°.

Au-delà, cette fable semble bien s'adresser au lecteur privilégié qu'est le roi Louis XIV: la mise en abyme vise à lui faire percevoir comment la fable, par le biais de la bouche de Ménénius, est parvenue à apaiser les esprits et à contrer la rébellion. Il se pourrait bien que le roi puisse finalement avoir plus besoin du fabuliste qu'il veut bien l'imaginer.

En ce sens cette fable se fait miroir du prince: traité d'éthique politique.

 

Conclusion:

Cette fable à la construction complexe a pour enjeu essentiel de donner une leçon de politique au roi et de rappeler le pouvoir des fables.

 

 

 

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